dimanche 26 mars 2023

Fulda, Ukraine et les contre-performances russes.

Le saillant de Fulda (ou Fulda Gap en anglais), un nom lourd de sens pour ceux qui ont étudié (ou vécu) la Guerre Froide.

Dans un monde où les forces du Pacte de Varsovie s'apprêtaient, à tout moment, à nous envahir, les axes de pénétrations restaient malgré tout peu nombreux. La conflagration devant (forcément) s'effectuer en Europe, et non à la frontière commune URSS/États-Unis entre la Sibérie et l'Alaska, les forces de l'Est devraient projeter leurs chars de bataille pour avancer jusqu'aux Pyrénées (plan des "7 jours" de 1979).

D'après les études de l'OTAN, les chars soviétiques, Polonais, Tchécoslovaques et Hongrois avanceraient à travers l'Allemagne.

 

Topographie de la région de Fulda

Un passage plus au sud, par le Nord de l'Italie étant trop compliqué : le seul axe de progression passerait par l'Autriche (la Yougoslavie étant "non alignée", passer ses frontières pour accéder à la côte était exclus). La frontière Austro-Italienne est cependant constituée de hautes montagnes difficiles à traverser, comme en témoignent les âpres combats entre Austro-Hongrois et Italiens lors de la première guerre mondiale. Les forces de Varsovie auraient ensuite à passer une seconde frontière montagneuse, la frontière Franco-Italienne.

Des trois axes de pénétration en Allemagne (Au nord le long de la côte, au centre à Fulda, au sud via l'Autriche), l'OTAN choisit comme point de défense principal la vallée s'ouvrant sur Fulda, car sa capture permet une progression rapide jusqu'à Francfort, puis le Rhin, dans des plaines facilement praticables par les forces mécanisées soviétiques.

La stratégie de l'OTAN est relativement simple : avoir assez d'unités américaines et de chars de la Bundeswehr pour stopper les russes, le temps que les Etats-Unis puisse déployer plus d'unités en renfort, et que les troupes blindées françaises (les plus proches qui ne seraient pas déjà engagées dans les combats) arrivent de Strasbourg.

Dans cette optique de défense de Fulda, la vaste majorité des matériels occidentaux ont étés conçus pour le combat contre des divisions blindées en plaine : les avions d'attaque tels que l'A-10, les hélicoptères d'attaque permettant le tir off-boresight (tir en "cloche" de missiles guidés à l'aide de mats de rotor), et une concentration sur la distance de tir pour les chars d'assaut et toutes les armes anti-char, permettant de monter des embuscades contre les forces soviétiques, et de les engager sans que les chars russes soient à portée des forces alliées.

Hélicoptère Tigre allemand, équipé d'un pod de guidage sur mat pour le tir à couvert "off-boresight"

Une fois les forces françaises, américaines et anglaises rassemblées sur place, l'OTAN lancerait une grande contre-offensive au niveau de Fulda, repoussant les forces du Pacte jusqu'au rideau de fer, et, théoriquement, jusqu'à Moscou.

  • Pourquoi Fulda peut être importante pour l'Ukraine.

A l'heure où ces lignes sont écrites, l'Ukraine se trouve à un moment pivot face aux Russes : ils ont stoppé la progression de ces derniers, ont repris du terrain grâce à des contre-offensives en septembre-octobre, et ont stabilisé le front (les offensives de l'hiver 2022-2023 se sont soldés par des échecs côté Russe).

A ce stade, le front du secteur sud s'ouvre sur une plaine allant de Kherson à Marioupol, et descendant jusqu'au centre de la Crimée.

Topologie de l'Ukraine. Le front sud, au 26/03/2023, va de Kherson à Zaporozhye.

Les livraisons de matériel au standard OTAN, jusqu'à présent plutôt limitée à du matériel de défense (postes LRAC guidés, systèmes anti-aériens), commence à comprendre des systèmes plus offensifs : l'armée ukrainienne reçoit des chars Leopard 2, des bombes et missiles guidés (JDAM, AGM-88), transports de troupes (VAB, Bradley...), auto-mitrailleuses (AMX-10RC).

Tous ces matériels, si leur âge est avancé pour certains, ont étés conçus dans un but précis, contre-attaquer contre les forces russes (soviétiques) dans les plaines allemandes.

  • La force d'opposition russe

De son côté, si l'armée Russe était impressionnante en 1985, ou en 2021, ses forces se sont amenuisées en compétence et en matériel depuis le début de la guerre, en février dernier.

Suite aux pertes conséquentes depuis février 2022 (au moins 1894 chars détruits, 2240 véhicules de combat d'infanterie, 300 véhicules du génie perdus...), les chars et transports de troupe modernisés laissent de plus en plus la place à des versions anciennes, datant des années 70 (T-72A et T-80B), voire pire. Nous avons déjà fait un point sur l'usage par les russes du vénérable T-62 - dont plusieurs unités ont été détruites lors de l'offensive russe sur Vulhedar début 2023. Mais les dernières informations tendent à pointer vers la sortie de cocon de chars modèle T-54.

 

Si les usines russes continuent manifestement à livrer des chars T-90 et T-72 aux forces armées russes, les pertes sont trop élevées pour qu'elles arrivent, pour le moment, à les compenser. Avec l'arrivée du printemps, l'Ukraine, si elle perçoit assez de matériel de la part de ses alliés, pourrait monter une nouvelle offensive dans les plaines du sud, en appliquant, à son échelle, les stratégies développées par l'Ouest pour le combat à Fulda, et qui ont ensuite permis d'écraser, en un mois de 1991, l'armée Irakienne.

Permettant à tout ce matériel, conçu pour détruire l'armée Russe, de réaliser son "destin".

samedi 25 mars 2023

Mirage 2000 en Ukraine

Disclaimer : Ce sujet a été publié pour la première fois sous forme de fil Twitter le 28 janvier 2023.
Bien entendu la mise en page Twitter rend les choses légèrement  moins lisibles et force des décisions éditoriales.
 
 
Mirage 2000C de l'Armée de l'Air française

 
Suite à un article du journal anglais Telegraph sur le sujet, les médias (et le gens en général) s'intéressent beaucoup, ces derniers temps, au Mirage 2000 et à la possibilité d'en livrer aux forces aériennes Ukrainiennes, dans le but de remplacer leurs appareils aux standards soviétiques par des appareils aux standards OTAN.

Certains, cependant, avancent que le Mirage 2000 est un appareil "dépassé", voire obsolète.
Pourquoi ?
Car il a été développé dans les années 1970 (comme remplaçant du Mirage III), et mis en service dans les années 1980. Ce qui le rendrait vieux et dépassé.

Ne nous mentons pas, le Mirage 2000, en tant qu'appareil de 4e génération, est relativement vieux lorsque l'on regarde sa mise en service.

Est-ce pour autant grave ?
Pas vraiment, pour plusieurs raisons dont nous allons parler maintenant.
 
Mirage 2000-5

 

  • Raison 1 : Le Mirage est dans la moyenne des plateformes toujours en utilisation.

Le Mirage 2000 n'est pas le seul appareil développé dans les années 70 à toujours être utilisé dans des missions d'interception et d'attaque au sol, loin, très loin, de là.

S'il est déployé en Ukraine, il se retrouvera face aux appareils des VKS, les forces aériennes russes.

Sukhoi Su-27M de l'armée de l'air russe (VKS)


Le cheval de bataille de l'armée de l'air russe, comme nous l'avons déjà vu précédemment, est un mélange de Sukhoi 27, 30 et 35, déployés au-dessus du ciel Ukrainien et de la mer noire, alors que la marine russe déploie le Su-33.
Si les chiffres s'incrémentent, la base de départ reste la cellule du Su-27, qui a fait son premier vol en 1977 et a été modifiée par les assembleurs de Sukhoi dans un but de modernisation.

Les forces russes utilisent également des Mig-31 basés en Crimée, qu'ils utilisent comme intercepteurs moyenne et longue distance (pour éviter de les mettre à portée des défenses anti-aériennes Ukrainiennes).

Mig-31 Russe

Le Mig-31, pour sa part, a volé pour la première fois en 1975.

Du côté des forces de l'OTAN, l'histoire est un peu la même.

Panavia Tornado anglais

Beaucoup de forces européennes déploient toujours le Tornado, un très bon appareil multirôle à géométrie variable, qui devrait disparaître au profit du F-35.
Le Tornado a volé pour la première fois en 1974.

F-15 Eagle

Le F-15 américain, sensé être remplacé par le F-22, ne le sera probablement pas. Sensé être retiré du service en 2010, les diverses versions du F-15 ne devraient pas disparaître des airs avant 2030 au plus tôt.
Premier vol en 1972, pour une entrée en service en 1976.

YF-16 et YF-17 en essais en vol, 1974

Le F-16, proposé également comme appareil multirôle à livrer à l'Ukraine, effectue son premier vol en 1974, et est à l'origine en concurrence avec le YF-17, qui sera redéveloppé pour l'US Navy en tant que F/A-18 Hornet.
La Finlande, en cours de rééquipement sur F-35, débat actuellement la livraison de ses F/A-18 à l'Ukraine.
Les américains ont redéveloppé le F/A-18 C en "Super Hornet" (version plus grosse et plus puissante) en 1995, et le F/A-18E/F reste en service dans l'US Navy aux États-Unis.

En bref : la vaste majorité des armées considérées modernes dans le monde, Russie comprise, utilise des appareils développés à l'origine dans les années 1970.
Est-ce qu'ils sont tous obsolètes pour autant ?

La réponse est non. Car un avion de chasse, ça coûte très, très cher. C'est donc un investissement à long terme, qui est remis à jour régulièrement.
Ces appareils ont donc étés modernisés au cours des années.

  • Raison 2 : La modernisation du Mirage 2000

Bien entendu, le Mirage 2000 n'est pas en reste. Il a été modernisé au fur et à mesure de son service, et la chaîne de production n'a été fermée qu'en 2007, avec la production du dernier Mirage 2000-5 Mk2 à destination de la Grèce.

Mirage 2000-5 Grec
 
La fin de la production n'a pas pour autant stoppé les programmes de rétrofit.
En 2019, l'armée de l'air indienne demandait même l'intégration du missile air-air longue portée Meteor de MBDA sur leurs Mirage 2000-5, pour leur permettre d'avoir un missile BVR (Beyond Visual Range) commun entre le Mirage 2000 et leurs nouveaux Rafale. Cela leur aurait permis d'arrêter d'acheter des missiles MICA-ER pour le seul Mirage.

Missile MBDA Meteor, d'une portée de 200km, avec une no escape zone de 60km.

L'intégration du Meteor ne s'est pas faite, pour des questions bassement pécuniaires. Mais cela montre que le Mirage 2000 est toujours en évolution.

Le fait est que, tout appareil de 4e génération qu'il est, le Mirage 2000 a intégré les technologies développées depuis son entrée en service en 1984, et le Mirage 2000-5 est un intercepteur performant, capable de combat aérien moyenne et courte portée.

Mirage 2000 en configuration d'interception longue distance

  • Raison 3 : l'intégration OTAN
 
Au-delà des technologies inhérentes au Mirage 2000 lui-même, l'appareil offre également un autre avantage : il est complètement intégré dans le système aérien de l'OTAN.
Le Mirage 2000 peut être ravitaillé en vol par les KC-135 et A330MRTT des forces aériennes de l'OTAN.

Le Mirage 2000 est également équipé de systèmes compatibles avec le Link-16.
Peu connu du grand public, le système "Link" est un protocole de communication data, qui permet aux matériels compatibles d'échanger des informations entre eux, en continu, pour s'intégrer dans un champ de bataille virtuel complet.
Le Link-16 permet, entre autres, la communication entre les avions de chasse, les défenses aériennes et les systèmes de radar, au sol comme en vol.

 
Cette communication d'informations en Link-16 permet également le partage d'informations de ciblage. Un Mirage 2000-5 peut ouvrir le feu, avec un missile MICA-ER, sur une cible qu'il n'illumine pas lui-même. Sa cible peut être illuminée par un radar au sol, ou un appareil de surveillance de type AWACS E-3.

Cela signifie qu'un Mirage 2000-5 peut effectuer des tirs "par dessus l'épaule" (sur un appareil se trouvant derrière lui), ou intercepter des cibles qui lui sont invisibles, servant simplement d'avion lanceur au profit d'un radar longue portée ayant identifié des cibles à longue-distance. Permettant par exemple de faire le tri entre un bombardier Tu-95 en phase de tir d'un missile de croisière, et les appareils civils présents dans la même zone.

Mirage 2000D équipé de bombes à guidage laser

Et nous nous sommes limités ici à l'étude des appareils de chasse et d'interception. Le Mirage 2000D biplace et les variantes 2000-5 Mk2 et 2000-9 monoplaces utilisés par la Grèce et les Émirats Arabes Unis possèdent une capacité d'attaque au sol leur permettant l'utilisation du MM39 Exocet anti-navires, du missile de croisière SCALP, ainsi que de tout le panel des bombes guidées ou non, comme les GBU laser et les JDAM à guidage GPS.

  • Pour finir

En résumé, le Mirage 2000 est un appareil multirôle parfaitement capable d'être déployé en Ukraine, sans craindre les appareils de la chasse russe.
Ou même les capacités anti-aériennes déployées par Moscou, grâce à des armes d'engagement à distance lui permettant de se tenir loin de celles-ci.

La version 2000-5, en particulier, permet une intégration dans un système de défense au standard OTAN qui n'est aujourd'hui pas possible avec les Sukhois et Migs déployés par les forces armées ukrainiennes.

Ceux qui le déclarent complètement dépassé n'y connaissent pas grand-chose.


Petites précisions suite aux dernières annonces durant le mois de mars : le déploiement des Mirage 2000C retirés du service en 2022 n'est à priori pas d'actualité, car les moteurs M53 montés sur ceux-ci sont supposés être utilisés sur les Mirage 2000-5 toujours en service sur la base aérienne 116 de Luxeuil. Cependant, certaines rumeurs font état d'appareils disponibles en Grèce et dans les pays du Golfe (EAU et Qatar).

Certains médias ont fait état de formations en cours pour les Ukrainiens à Mont-de-Marsan (BA118) et Nancy (BA133). Si la formation sur Mirage à Mont-de-Marsan est improbable - la BA118 sert plus de base de démonstration pour les délégations étrangères, et n'accueille pas de Mirages en temps normal - une formation de pilotes à Nancy pointerai vers une formation à l'attaque au sol, Nancy-Ochey étant équipée de Mirage 2000D.

dimanche 19 mars 2023

Industrie de l'armement Russe : plus assembleurs que concepteurs ?

Disclaimer : Ce papier est fortement inspiré par un fil Twitter du 10 octobre 2022, en anglais.

 

Depuis la chute de l'URSS en 1991, jusqu'au début de l'invasion de l'Ukraine en février 2022, l'industrie de l'armement russe avait réussi à s'imposer comme second plus gros exportateurs de canon du monde, directement derrière les États-Unis.

Si la Russie a amplement profité du clientélisme technique de l'URSS, s'assurant des contrats dans des pays voulant garder des standards communs (Chine, Vietnam, Syrie, Venezuela...), et de la nécessité de fournir des pièces détachées dans les pays ayant profité des trafics d'armes soviétiques des années 90, elle a également réussi à s'imposer sur des marchés plus ouverts, notamment en Inde ou en Afrique du Nord (Égypte, Algérie...).


Pourtant, cette industrie à l'apparence puissante peine à fournir son propre pays en équipements et matériels modernes.

La Russie perd des quantités incomparables d'équipements sur le champ de bataille Ukrainien, face à une défense et des contre-offensives âpres. Loin d'être capable de remplacer ces matériels, l'industrie de l'armement Russe tend à se replier sur des matériels "Legacy", hérités de l'Union Soviétique, et de plus en plus anciens.

L'industrie russe dans son ensemble, mais plus spécialement l'industrie de l'armement, semblent être en situation de difficulté face aux sanctions Américaines et Européennes. La fermeture d'entreprises étrangères produisant et vendant des pièces techniques sur le sol Russe, tels que les roulements à billes et les paliers, impacte également tous les clients de la défense russe.

L'armée Russe elle-même s'est retrouvée bloquée par des problèmes de pneus, incapable de se fournir, ressortant des gommes datant de l'époque soviétique en 2022.

Pourtant, l'URSS a été quasiment indépendante dans le domaine de l'armement jusqu'à sa chute en 1991. Et, suite à l'invasion de la Crimée en 2014 et les sanctions qui l'ont suivie, l'industrie russe a pu profiter de 8 années pour se réorganiser en vue de l'invasion, et relancer la production nationale, assurer son indépendance technique, et stocker du matériel et des pièces.

Après tout, ce sont les russes qui ont lancé la guerre. En toute logique, ils auraient dû s'y préparer, certainement ?

Pourtant, dès que l'on décide de jeter un œil plus critique, au-delà de la propagande telle que le biathlon des chars, la situation de l'industrie Russe est bien plus logique qu'elle n'y paraît.

Petite analyse.

Phase 1 : les bricolages de l’Étranger

Quiconque s'est un jour penché sur l'industrie de l'armement en France se rend rapidement compte que l'un des très gros marchés courtisés par les entreprises, petites et grandes, est celui de la remise à niveau du matériel soviétique et russe. De toutes les époques, pour tout le monde.

Et les industriels français ne sont pas les seuls à s'être penchés sur la question : tous les pays ayant une capacité industrielle significative ont l'air d'avoir des programmes de remise à niveau pour le matériel Russe.

Pourquoi ce marché est-il si étendu ?

Tout d'abord, simplement pour des raisons de clientèle. L'URSS était un pays extrêmement dispendieux envers les "pays frères", distribuant à la pelle du matériel militaire aux quatre coins du monde. L'URSS était également une machine à standardiser : du fusil AKM aux avions de chasse, les productions soviétiques comme leurs copies externes étaient toutes produites à partir des mêmes documentations techniques, permettant une interchangeabilité et une interopérabilité dont l'OTAN ne peut que rêver.

Et donc, à chaque changement l'alignement, et surtout à la chute de l'URSS, des marchés se sont ouverts pour la remise à niveau de matériel d'origine soviétique.

T-62 Syriens dans les années 70. Équipant de nombreux pays Arabes, les T-62 et T-55 font partie des cibles commerciales pour remise à niveau.

Cette large distribution des équipements signifie aussi que la France, les États-Unis, Israël, l'Afrique du Sud et tout un tas d'autres pays se sont retrouvés à capturer et collecter du matériel soviétique au cours des décennies de la guerre froide. Chaque pièce d'équipement était démontée par les ingénieurs de l'armement pour en connaître les faiblesses, avant d'être mise à la disposition des industriels (d'état ou privés), de façon à permettre de créer les équipements pour les contrer, les brouiller et les détruire. Par la même occasion, ces industriels en profitaient pour concevoir des moyens d'en améliorer les performances, dans l'optique de décrocher de juteux contrats chez de nouveaux alliés, ou des pays non alignés.

Une fois étudiés de fond en comble, les équipements étaient ferraillés, ou remontés pour apparaître dans des musées (Bovington, Saumur pour les blindés, Le Bourget pour l'aviation, etc).

Mil Mi-24 "Hind" Lybien, capturé par la France au Tchad, chargé dans un C-5 du MAC Américain en 1988, pendant l'opération "Mount Hope III"

La raison finale est la perte de vitesse de l'URSS en matière technique, à partie des années 1970. Avec sa structure rigide punissant la pensée "subversive", menant à une fuite des cerveaux vers l'Ouest et à un conformisme d'état ne favorisant pas l'innovation, l'URSS peine à générer de nouvelles technologies, se bornant à développer des systèmes existants, ou à copier les technologies développées à l'Ouest. La méthodologie d'emploi de l'armée russe, mettant l'accent sur la quantité au dépit de la qualité, n'arrange en rien ce problème de perte de vitesse.

La résultante est le développement d'équipements militaires étant sous les standards du "correct", pour les pays de l'Ouest. Ces derniers vont donc intégrer leurs technologies les plus avancées dans les matériels capturés, avec des améliorations telles que l'intégration d'optiques de meilleure qualité, de la géolocalisation, de capacités de combat de nuit... et le passage à des munitions standardisées OTAN, pour remplacer celles d'origine soviétique.

Déjà existant dans les années 60 à 80, ce marché explose avec la fin du Pacte de Varsovie, et le rattachement à l'OTAN et l'Union Européenne de nombreux pays anciennement sous la bonne Soviétique, qui désirent passer aux standards de leurs nouveaux alliés, sans pour autant dépenser leurs maigres (à l'époque) économies a remplacer du matériel d'origine Russe, souvent quasiment neuf et tout à fait exploitable.

Char Israélien Tiran-5Sh : un T-55 soviétique, équipé d'un canon anglais L7 de 105mm OTAN, optiques modernisées, poste radio Israélien, aménagement intérieur amélioré...

Un bon exemple de ce type de modification est le Mi-24 SuperHind de la firme Sud-Africaine ATE dans les années 90. ATE, un assembleur local ayant travaillé sur l'hélicoptère d'attaque Rooivalk de Denel dans les années 80, décident d'appliquer ce qu'ils ont appris au Mi-24 russe (l'un des hélicoptères d'attaque les plus communs en Afrique dans les années 90). Ils débutent avec l'intégration de capacités de vol de nuit et de géolocalisation sur le SuperHind MkI, et, à force d'itérations et de nouvelles intégrations, créent une version du Mi-24 équipée des capacités exactes du Rooivalk de Denel (tourelle téléopérée tout-temps, vol de nuit, tir de missiles guidés télévision ou laser...), tout en gardant le blindage et la capacité de transport spécifique au Mi-24 Hind.

L'aventure du SuperHind s'arrêtera (après la vente d'appareils au standard MkIII à l'Algérie et Azerbaidjan) lorsque ATE partira marcher sur les plates-bandes russes, en proposant la remise à niveau de leur flotte aux Ukrainiens et Kazakhs.

SuperHind Mk.V du Sud-Africain ATE, un exemple de remise à niveau profonde d'un matériel russe, surpassant largement les capacités de l'original.


Phase 2 : Oligarchie et dépendances (aux technologies de l'Ouest)

Dans cette situation, les industriels russes, dirigés par des oligarques proches du pouvoir, et plus désireux de se mettre de l'argent dans les poches que d'assurer l'indépendance technologique de la Russie, n'ont strictement aucun intérêt à développer du neuf.

Pensez : ils peuvent simplement prendre des plateformes qu'ils n'ont pas payées, les sortir des cartons tamponnés "propriété de l'URSS", acheter des éléments sur étagère à l'étranger, et revendre des unités complètes, d'un niveau plus que correct, sans avoir à faire travailler leurs bureaux d'études.

Par exemple, il suffit de prendre un Sukhoi-27, ajouter des kits de modification de chez Sagem, Thales et Elop, mettre une étiquette Su-30 ou Su-35 dessus, et hop, profits maximum (85 millions l'unité).

D'un point de vue purement mercantile, passer de développeur à assembleur est parfaitement logique :

- C'est moins cher
- C'est plus rapide
- C'est plus facile

Les chaines de production existant déjà, il suffit de continuer à les faire tourner. Et, en cas de problème, il suffit de renvoyer le client au service SAV du développeur d'origine...

Électronique de T-90M russe, démonté par les ingénieurs des forces armées Ukrainiennes. Le module Thalès Catherine FC est facilement visible à ses marquages.

 

Phase 3 : Profit


 

La Russie des années 80 était dans un fossé technologique, pourquoi dépenser l'argent si quelqu'un l'a déjà fait à votre place ?

Et c'est ce qu'ont fait les industriels de l'armement russe. Ils se sont mis de l'argent dans les poches en assemblant simplement des kits de rétrofit sur des vieilles plateformes, directement à l'usine.

Et leurs méthodes ne sont devenues que plus efficaces avec les consolidations décidées par Vladimir Poutine dans les années 2000. Sans la concurrence de Mikoyan, Sukhoi a pu facilement prendre l'ascendant dans UAC, et vendre ses équipements à l'état russe et ses alliés en faisant autant de marge qu'humainement possible.


Et ça a marché pendant des années. Tout le monde s'en mettait plein les poches, russes comme fournisseurs. Les pontes du Kremlin eux-mêmes ont probablement profité de ce système pour toucher d'épaisses enveloppes pendant des années.


Puis Vladimir a décidé d'envahir l'Ukraine, et de tout gâcher.